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L’avenir du passé

Posté le 13 octobre 2005 par Marie Anne Isler Béguin (Contacter l'auteur)

Rapport sur la conférence sur le génocide arménien intitulée : "Ottomans Armenians during the Demise of the Empire : Issues of Democracy and Scientific Responsability et qui s’est tenue à Istanbul du 23 au 25 septembre 2005

L’enjeu qu’a représenté cette conférence est considérable, puisqu’il s’agissait de débattre et d’apporter un nouvel éclairage sur l’un des sujets les plus sombres et controversés de l’histoire turque, le génocide perpétré à l’encontre du peuple arménien. Les débats ainsi que les interventions des historiens turques, arméniens et étrangers, visaient à comprendre ce qu’a vécu la population arménienne dans l’empire ottoman pendant la Première guerre mondiale, et à donner un éclairage scientifique objectif et rigoureux sur les crimes commis entre 1915 et 1916.

Cette conférence entendait bien remettre en cause et réécrire une partie de l’histoire nationale turque, si bien qu’il fallut tout d’abord écarter certains obstacles organisationnels. Alors qu’une première tentative d’organiser cette conférence avait échoué en mai du fait des pressions des autorités turques, la conférence put donc finalement avoir lieu, malgré une nouvelle interdiction prononcée par un tribunal administratif. La critique prononcée par les plus hautes autorités de l’Etat turque à l’encontre de ce jugement et leur implication directe en faveur de la tenue de la conférence permit cependant de commencer les travaux avec une journée de retard.

Cette conférence était donc un acte de courage, et elle visait à rétablir la vérité. Elle aurait mérité d’être retransmise en direct à la télévision, afin que cette reconnaissance et prise de conscience puissent toucher tous les Turques.

Si l’existence du génocide ne fait aucun doute, le rôle précis joué par les personnalités Talat et Cemal Pascha ainsi que le Parti pour l’unité et le progrès n’est pas encore établi. Certains de ses membres avaient été condamnés et exécutés suite à la défaite de la Turquie, d’autres purent fuir en Europe.

La littérature et les biographies datant de la période faisant immédiatement suite au génocide font aujourd’hui l’objet de passionnantes recherches. L’enrichissement des Turques au détriment des Arméniens massacrés est une des causes qui expliquent que les massacres ont été niés et ignorés pendant si longtemps.

Ce qu’il faut avant tout retenir de cette conférence, c’est qu’elle a eu lieu. C’est un signal d’une importance considérable, voire historique. Les choses changent en Turquie, le passé turquo-arménien de l’empire ottoman est de plus en plus évoqué, au travers de livres, de biographies, de souvenirs, de témoignages. Bien-sûr, les éléments ultra-nationalistes des deux côtés s’opposent fermement à cette relecture de l’histoire qui est la condition pour qu’il y ait un jour une normalisation possible. Ils s’opposent à ce que l’on reconnaisse qu’il y a aussi eu des Turques qui ont refusé de participer aux massacres et qui ont caché des Arméniens, mais aussi que le génocide perpétré par les Turques était d’une bestialité rarement égalée.

Les facteurs qui freinent également cette prise de conscience du mal commis sont aussi que les Turques eux-mêmes ont pour beaucoup été victimes de persécution et de déportation forcées, qu’ils soient originaires des Balkans, de Grèce ou du Caucase. La création de la Turquie moderne a entraîné l’éradication de ce passé émotionnel et identitaire, au motif que la Turquie devait se présenter comme un Etat uni et historiquement continu et intègre.

L’intolérance et le nationalisme sont donc responsables de graves errements dans le passé, et ce jusqu’à aujourd’hui.

Seule la Turquie peut permettre de résoudre les contradictions de son histoire, et rétablir la vérité sur elle-même et sur son identité qu’elle devra redéfinir positivement au regard de ces constats qui doivent impérativement s’imposer pour impulser une nouvelle ère de progrès. C’est le seul moyen pour que les plaies du passé se referment, et que la réconciliation avec le peuple arménien puisse être effective et durable.

Il faut reconnaître que ce débat commence à prendre de l’ampleur en Turquie, et cette conférence entendait lui donner une impulsion décisive. Ceux qui se réfugient encore derrière des accusations de propagande arménienne ou de stratégie visant à affaiblir la Turquie sont de moins en moins nombreux et crédibles. La Turquie semble donc être sur la bonne voie dans la reconnaissance du génocide arménien.

Cem Oezdemir, député européen vert allemand


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